Ce que les psychanalystes apportent à la société

Sous la direction de : Pascal Henri KELLER,Patrick LANDMAN Editions ÈRES

Cet ouvrage étudie la place de la psychanalyse dans la pensée contemporaine et montre comment ses concepts et observations du monde psychique sont utilisés dans les domaines de la recherche et de la clinique.
La psychanalyse, fondée scientifiquement, présente des spécificités qui rendent son approche précieuse dans les avancées actuelles au sein de nombreuses disciplines, y compris scientifiques (en neurosciences notamment).

L’ouvrage aborde ces apports dans différents chapitres et parmi eux: celui de son rapport à la scientificité et à l’efficacité thérapeutique.

PSYCHANALYSE, SCIENTIFICITÉ ET EFFICACITÉ

La rigueur de la théorie et de la pratique sont mises en avant de plusieurs points de vue. Tout d’abord, par ses fondements scientifiques:
1 Freud est un neurologue, chercheur , a été parmi les pionniers dans l’observation des neurones et a le premier modélisé l’appareil psychique. Son premier manuscrit est une esquisse d’une psychologie scientifique à l’usage des neurologues.
Il a  travaillé scientifiquement à l’hypothèse de l’inconscient.
L’Inconscient désigne un état psychique, et non un lieu du cerveau.  L’hypothèse de l’inconscient est celle d’une seconde conscience unie à la personne. Il s’agit donc de le rendre accessible, par les phénomènes psychiques observables, au travers de la parole consciente.

2 La psychanalyse comme toute science est à la recherche de la vérité. La vérité en psychanalyse est issue du sujet et de sa narration par la parole, par l’intermédiaire de l’écoute d’un professionnel formé.
Comme dans toute démarche scientifique, la psychanalyse cherche à comprendre les phénomènes naturels, observables, et à construire un champ de connaissances adapté issu de ces observations.
Les concepts psychanalytiques sont spécifiques, même si Freud a utilisé un vocabulaire issu des sciences (physique, chimie, physiologie)

La psychanalyse a trois spécificités :
1 l’objet qu’elle étudie, la vie psychique inconsciente, par définition inconnue du sujet, dans un premier temps et que l’on ne peut pas observer directement.

2 le statut de sujet (irréductible à un autre) de la personne qui étudie sa vie psychique, témoin non fiable, puisque n’accédant que difficilement à cette partie de sa vie psychique.

3 la méthode consistant à interpréter les paroles conscientes afin d’approcher l’inconscient, selon la grille de lecture psychanalytique, tout comme un cardiologue interprète un électrocardiogramme, ou un radiologue interprète une échographie, à partir de leurs compétences issues de leur expérience et de leurs savoirs.

L’approche scientifique ne peut être considérée comme vérité supérieure, au détriment d’une autre, car cela relèverait du scientisme.
Science et vérité doivent être disjoints

Scientificité et logique du singulier peuvent élaborer un dialogue fécond.

Des données psychanalytiques ont été transposées et validées dans d’autres disciplines, par exemple le transfert en médecine, qui a fait l’objet de nombreuses études

La plupart des neuroscientifiques prennent très fortement position en faveur de la psychanalyse.

François Gonon, valide les phénomènes à la fois psychiques et corporels et d’autre part, met en garde contre l’utilisation des neurosciences au profit d’une biologisation de la psychiatrie.

Lionel Naccache, avec son ouvrage sur le nouvel inconscient.

Gérald Exelmans, neurobiologiste, fait le rapprochement entre la théorie freudienne du refoulement et sa théorie de la sélection de groupes neuronaux

Ansermet et Magistretti dans leur ouvrage traitant de la plasticité neuronale, (A chacun son cerveau, plasticité neuronale et inconscient) mettent en avant les ‘liens de causalité psychique, capable de moduler l’organique’, bouleversant la traditionnelle opposition entre psychique et corporel. La plasticité permet de revenir au sujet, unique, construisant lui-même ses circuits neuronaux.

Sur le plan technique: les compétences du psychanalyste ont ceci de spécifique qu’elles s’appuient sur le vécu de l’analyse. Le psychanalyste, dès sa formation et tout le long de sa vie, entretient la capacité à puiser dans l’outil analytique les ressources psychiques de son évolution personnelle, les enjeux théoriques venant en renforcement et en approfondissement de cette expérimentation. Le psychanalyste a constaté les effets libérateurs et salvateurs, sur lui, d’une parole libre adressée à un professionnel pratiquant une écoute neutre et bienveillante.

Les études sur l’efficacité thérapeutique:
De nombreuses recherches ont été menées depuis une vingtaine d’années autour de la technique psychanalytique, montrant son efficacité dans les traitements psychiques. (publications dans les revues: Lancet psychiatry en 2015, british journal of psychiatry, en 2019)

Le reproche de non-scientificité adressé à la psychanalyse tient à ce que tous les traitements psychanalytiques ne sont pas évalués selon les critères de l’EBM (evidence based medecine, ou médecine fondée sur les preuves).
Or, ces outils d’évaluation ne sont pas adaptés à un grand nombre de thérapies. En effet, les évaluations par EBM, (utilisées pour évaluer l’efficacité de traitements chimiques) sont basées sur un dispositif d’essais cliniques randomisés: un groupe de personnes reçoit un traitement , un autre groupe de personnes reçoit un placebo. Une méthode statistique de calcul évalue les différences de l’évolution de la maladie entre les groupes. Sur cette base sont fondées les preuves de l’efficacité ou non d’un traitement.
Cette ‘évaluation statistique’ ne doit pas être ‘confondue avec une garantie de scienficité’. (P. 30) D’une part, ce modèle d’évaluation est l’objet de nombreuses critiques par les milieux scientifiques . Notamment , il se limite à l’observation d’un symptôme unique et identifiable, ce que contredit la réalité clinique: le symptôme ne peut être séparé du vécu global de la personne, et de ses modalités d’être. Il apparait sous différentes formes, ne se laisse pas définir de façon aussi évidente.

Il est absolument impossible, de fait, de reproduire ce genre de méthodes de calcul aux psychothérapies, qu’elles soient d’inspiration analytique ou non et même à tous les champs cliniques :médecine, soins infirmiers, etc..
Un symptôme est relié à d’autres, en des interactions variées, multiples, mouvantes. Il est vécu différemment d’une personne à l’autre, d’un moment à l’autre. L’écoute, et la prise en compte du sujet en lien avec ses symptômes sont la base d’une efficacité thérapeutique, en médecine comme en psychologie.
Dans le domaine du soin, l’importance de l’alliance thérapeutique et de la confiance sur la personne du soignant (le transfert ) soulignée par la psychanalyse dès ses débuts, a fait l’objet de nombreuses observations et études, et chacun a pu en faire l’expérience dans sa vie. Ceci n’est pas pris en compte dans les études statistiques.
De plus, déontologiquement et concrètement, on ne pourrait pas appliquer un traitement psychothérapeutique placebo à un groupe, et un réel traitement à un autre groupe.
Et, comme l’indique un article du bulletin de psychologie, n°237 2015, Qu’est ce qui détermine l’efficacité d’une psychothérapie? ‘ ‘Le fait de se centrer uniquement sur des techniques spécifiques empiriquement validées est insuffisant pour former des thérapeutes efficaces.’

La formation du psychanalyste requiert un engagement personnel de plusieurs années. Il entreprend une psychanalyse dont il assimile les effets bénéfiques dans tous les domaines de sa vie.

Les liens entre médecine et psychanalyse ont été élaborés par des recherches et observations, et notamment dans le cadre des groupes Balint, mis en place dans les années 50, afin de former les médecins généralistes à l’écoute, avec l’outil de la psychanalyse. Le but est d’apprendre à écouter le patient tout en prenant conscience de sa propre subjectivité.
L’alliance thérapeutique, l’importance des affects dans la relation médecin-malade, l’existence impressionnante de l’effet placebo, ont été mis en lumière par la collaboration entre psychanalystes et médecins

En psychiatrie, sont dénoncées actuellement la place prépondérante d’un système standardisé de classification des maladies mentales et comportements humains, et celle aussi excessive de la prise en charge médicamenteuse.
D’une part, cela conduit à un appauvrissement des outils thérapeutiques, cantonnés aux molécules. Nombre de praticiens français s’intéressent aux formations dans les pays voisins, où les psychothérapies sont enseignées alors qu’elles sont délaissées en France.
Les enjeux relationnels, l’investissement et le besoin de se préserver, ne s’apprennent pas en amphi ni dans les manuels. La nécessité de travailler le lien thérapeutique, d’être supervisé, d’être soi-même écouté, font que la psychanalyse est un apport évident pour les psychiatres.

Dans le domaine de la recherche, de nombreuses disciplines ainsi que la psychanalyse œuvrent en une interdisciplinarité croissante et féconde, avec production de travaux, notamment sur la souffrance au travail, l’interculturalité, la radicalisation, les causes et effets psychiques de la violence, les études de genre, l’homoparentalité etc…

En résumé, la psychanalyse, comme technique d’apprentissage de la connaissance de son psychisme, et en tant que corpus théorique soutenant cette technique, apparait comme un ensemble de données fondamentales, et de connaissances spécifiques, interconnectées à toutes les autres disciplines.