Apprendre à écouter

L’art de l’écoute

Ecouter ne s’apprend pas dans les livres. L’art de l’écoute est un exercice difficile, exigeant.
Il suffit d’observer les conversations courantes. Dans beaucoup de cas, une conversation consiste à ce que chacun parle tour à tour de lui, sans question, ni relance, ni réelle attention à ce que l’autre dit. Comme si l’enjeu, et l’urgence était d’avoir aussitôt quelque chose à dire et non quelque chose à écouter.
Comme s’il s’agissait avant tout de placer son dire, son histoire, dans la conversation. Dans ce cas, à quoi sert l’échange ? il n’y a pas d’échange, justement, ni d’ouverture. C’est un circuit fermé face à un autre circuit fermé. Et ceci à très vive allure, sans pause… L’expression « un dialogue de sourds » résume bien ce type d’échanges.

Les éléments d’une bonne écoute: silence et lenteur
L’écoute suppose deux éléments, denrées rarissimes et que beaucoup fuient dans la frénésie: le silence, et la lenteur.
Savoir écouter c’est bien sûr savoir se taire, vraiment. Ne pas s’apprêter, se préparer à la phrase suivante. Savoir poser son attention sur le discours, les mots de l’autre, son intention, sa peine, sa colère, son anecdote…Laisser l’écoute se faire, naturellement, laisser le silence après, ou reprendre par un mot, une question ouverte amenant l’interlocuteur à préciser sa pensée, à expliciter son dire. Rien n’est obligé. Seule une qualité de silence favorise un dialogue enrichissant et satisfaisant en profondeur.
La lenteur permet de prendre le temps de laisser l’interlocuteur s’exprimer, sans couper la parole, surenchérir, ajouter sa façon de voir, son anecdote. C’est laisser le temps de l’émotion, éventuellement, le temps de l’installation de la confiance. C’est le temps de l’échange de confidences, des secrets peut-être, un temps précieux, suspendu. Toute confidence reçue mérite un remerciement pour la confiance accordée. C’est un don .
Dans le temps étiré de l’écoute en silence, peut se déployer la pensée dans sa complexité, son foisonnement, sa créativité, sa subtilité.

Pourquoi est-ce si difficile d’écouter?

Des résistances expliquent la difficulté à écouter. Ecouter équivaut à une (re)mise en question. Ecouter suppose de laisser un peu de côté, pour un temps, son mode de pensée, son confort interne. C’est lâcher ses ruminations, son parler intérieur, ses plaintes éventuelles, pour faire le vide, un tant soit peu, afin de faire entrer le discours, la pensée d’autrui. Ecouter suppose de se mettre en vacances de soi-même, de quitter cette omnipotence narcissique qui nous habite. Or, instaurer un espace psychique peut être très anxiogène pour certains, voire impossible à créer. Il faut une bonne pratique de l’introspection pour y parvenir. Il faut ne pas avoir peur de son propre vide, y être accoutumé, ne pas le nier ni le fuir. Il faut savoir faire abstraction de soi sans se sentir déstabilisé.

C’est s’absenter un peu de soi… S’emplir de l’univers de l’autre, si étranger à nous, cheminer un peu avec lui dans son monde, dans ce qu’il a bien voulu nous en dévoiler, nous transforme. Après ce voyage dans le monde étranger, et étrange, toujours, de l’autre, nous ne sommes plus la même personne. Nous avons enrichi notre intériorité de cette expérience, venue chambouler, un temps, ou pour longtemps, notre conception du monde, notre vision de la vie.
Car l’écoute nous permet d’appréhender la qualité et la diversité des intériorités. Les histoires de vie, les destins sont immensément complexes, et fascinants, pour qui s’y intéresse, pour qui veut bien écouter.
Ecouter peut par ailleurs provoquer chez l’écoutant des perturbations. Ce qui est dit peut parfois rappeler des souvenirs personnels, toucher des blessures anciennes ou récentes, évoquer quelque chose qu’on fuit, dont on ne veut pas soi-même parler. C’est donc prendre le risque d’être affecté, troublé. Et savoir ne pas se laisser envahir par son émotion, afin de garder ouvert l’espace libre de l’écoute inconditionnelle.
Savoir écouter suppose qu’on a soi-même évacué la peur de ne pas être entendu. Un réflexe de peur provoque une occupation de la parole, au détriment de l’écoute, peur de ne pas être soi-même entendu, peur de ne pas pouvoir dire ce qu’on a à dire (est-ce si important ?), peur d’être perçu comme insignifiant si l’on ne s’est pas affirmé avec un verbe haut et loquace. L’incivilité qui consiste à couper la parole pour affirmer son point de vue passe souvent pour une affirmation positive de soi. L’image de la personne écoutante est peu valorisée.

L’écoute professionnelle

L’écoute professionnelle, elle, ne peut s’apprendre que quand on sait faire taire en soi les bruits et perturbations émotionnelles. Lorsqu’on on a fait le tour de son histoire, on est capable de la placer en arrière-plan, afin de se rendre entièrement disponible à l’autre. Après un travail analytique, le psychisme peut s’ouvrir à l’autre car il s’est libéré des liens qui enfermaient dans le jugement et les habitudes de pensée. Ensuite, avec cette liberté, il est possible d’accueillir l’autre dans son altérité, dans sa difficulté, dans sa réalité, sans aucun jugement ni aucune interférence personnelle. Cette écoute est alors une acceptation totale de l’autre tel qu’il est. Cette pratique est presque une abnégation et demande une réelle rigueur morale et intellectuelle.
L’écoute a alors une valeur thérapeutique.
L’écoute psychanalytique se distingue par le fait même qu’elle se situe dans un espace propre à l’analyse. La première demande d’un analysant venu consulter est celle d’être entendu. Il apporte sa parole, son lien au monde, et à son histoire, sa singularité. Il est un monde à lui tout seul qui a besoin de se dire, d’être entendu.
Le sujet sent, si c’est le cas, qu’il est écouté dans toutes ses dimensions d’être humain, dans un accueil inconditionnel de sa parole. Cette écoute va lui permettre de refaire lien avec lui-même, de renouer avec qui il est. Grâce à cet espace de parole qui lui est dévolu, il pourra reprendre contact avec ses désirs, son élan de vie, quelque peu écorné, trouver ses émotions, amener à la conscience ce qui se passe en lui, là, au plus profond.

Les conditions d’une écoute thérapeutique
Pour qu’il y ait écoute, il faut qu’il y ait un émetteur, un récepteur, et une distance psychique entre les deux. L’espace créé sert de caisse de résonance et favorise, amplifie l’écoute.

L’écoute devient thérapeutique si elle se déploie dans un lien bienveillant, qu’aucun jugement in interprétation ne perturbe. On ne peut réellement écouter si on a en tête un schéma interprétatif et si on cherche absolument à fusionner l’expérience avec la théorie. Ecouter suppose de laisser de côté le schéma théorique. Le seul guide est le discours de l’autre. Il faut savoir se laisser conduire dans le monde de l’autre, tout en étant parfaitement attentif et assuré sur ses bases. L’écoutant doit avoir exploré sa sphère intérieure de façon approfondie pour se définir clairement et éviter tout amalgame avec son interlocuteur. Ecouter est cependant un exercice non confortable, périlleux même, car il faut accepter de perdre ses repères et quitter son monde de certitudes pour aller vers l’autre. De ce voyage, ensuite, il faut savoir revenir.
L’écoute est un outil qui, malgré une apparente simplicité, s’avère en réalité très complexe à mettre en œuvre, et d’une puissance thérapeutique inégalée.
L’écoute dans un cadre thérapeutique ne relève pas d’une compétence technique à acquérir. Il s’agit bien d’une capacité humaine à développer en soi. En tant qu’écoutant, il s’agit de son propre moi à ouvrir à l’autre, sans craindre les doutes, l’inconfort, l’incertitude que cela génère. La capacité à accepter l’univers de l’’autre tout en restant bien à sa place se peaufine ensuite avec l’expérience.